Pourquoi certaines personnes plongent-elles en transe en quelques secondes, pendant que d’autres gardent les yeux grands ouverts, sceptiques et parfaitement éveillées ? C’est une question que je croise presque chaque semaine dans mes séances d’hypnose, et la réponse tient en deux mots : la suggestibilité hypnotique.

La suggestibilité hypnotique, c’est la disposition plus ou moins marquée d’une personne à répondre aux suggestions d’un praticien et à entrer dans un état de conscience modifié. Ce n’est ni un don magique, ni un trait de caractère figé : c’est une dimension réelle, mesurable, documentée par des décennies de recherche en psychologie et en neurosciences. Dans mon univers, entre hypnose et neurosciences, je la considère comme la clé de voûte de toute séance réussie.

Dans cet article, je vous explique ce que les neurosciences nous apprennent sur la réceptivité à l’hypnose, comment évaluer la vôtre avec des outils issus de la recherche, et surtout comment l’entraîner. Parce que oui, la suggestibilité hypnotique se travaille, même si vous vous croyez « non hypnotisable ».

Silhouette en transe hypnotique avec lignes lumineuses

Qu’est-ce que la suggestibilité hypnotique ?

La suggestibilité hypnotique désigne la capacité d’une personne à vivre les suggestions comme des expériences réelles, au point de modifier sa perception ou ses comportements. La notion émerge au XIXe siècle, quand l’école de Nancy d’Hippolyte Bernheim s’oppose à Charcot, qui associait l’hypnose à l’hystérie. C’est la vision de Bernheim qui a gagné : la suggestibilité n’est pas une pathologie, c’est une faculté universelle, distribuée sur un continuum.

Concrètement, personne n’est « tout ou rien » : entre celui qui sent ses bras s’alourdir dès la première induction et celui qui reste en retrait, il existe une infinité de degrés. Pour formaliser cette distribution, les chercheurs utilisent des échelles standardisées, comme la Stanford Hypnotic Susceptibility Scale de Weitzenhoffer et Hilgard, déclinée en version collective sous le nom de Harvard Group Scale of Hypnotic Susceptibility, avec un score de 0 à 12. En parallèle, la Tellegen Absorption Scale, du psychologue Auke Tellegen, mesure un trait voisin : l’absorption, soit la tendance à s’immerger totalement dans une expérience.

Que disent ces outils ? Que la grande majorité se situe dans la zone médiane : environ 10 à 15 % de la population est très réceptive, 10 à 20 % peu réceptive, et tout le reste oscille entre les deux. Presque tout le monde peut donc bénéficier d’une transe légère à modérée ; la profondeur spectaculaire, elle, est plus rare. Gardez ces chiffres en tête : ils relativisent la peur de « ne pas être fait pour l’hypnose ».

La suggestibilité hypnotique vue par le cerveau

Ce qui rend cette question passionnante, c’est que la suggestibilité hypnotique a désormais une signature cérébrale. Grâce à l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) et à la tomographie par émission de positons, les neuroscientifiques observent le cerveau en transe et comparent celui des personnes plus ou moins réceptives.

Premier enseignement : pendant l’hypnose, on observe une diminution d’activité du cortex préfrontal dorsolatéral, cette région qui pilote le contrôle exécutif et la critique permanente. Quand elle se met en retrait, le dialogue intérieur s’apaise et la suggestion circule plus librement. Les études de Pierre Rainville et de Marie-Élisabeth Faymonville montrent que cet état s’accompagne d’une réorganisation de la connectivité cérébrale, avec une augmentation de la communication entre le cortex préfrontal et l’insula, région clé de la perception du corps. D’où ces sensations de chaleur ou de légèreté si typiques de la transe.

Deuxième enseignement : la connectivité fronto-pariétale joue un rôle central. Les personnes très suggestibles présentent, au repos, des différences fonctionnelles dans les réseaux reliant le cortex frontal et le cortex pariétal, régions impliquées dans l’attention et la représentation de soi. En clair, leur cerveau bascule plus facilement d’un mode analytique vers un mode immersif. On retrouve un mécanisme proche dans l’état de flow, cette absorption où le temps disparaît, que j’explore dans mon article sur l’état de flow et aux neurosciences.

Enfin, l’absorption mesurée par la Tellegen Absorption Scale prédit assez bien la réponse aux suggestions : les personnes qui se perdent dans un livre ou un film, qui oublient l’heure quand elles sont captivées, sont statistiquement plus réceptives en séance. La bonne nouvelle, c’est que l’absorption n’est pas un verdict génétique : c’est une compétence attentionnelle, donc entraînable.

Testez votre suggestibilité hypnotique

Envie de savoir où vous vous situez ? Voici quelques exercices simples, issus des protocoles de recherche, que je propose régulièrement à mes patients. Réalisez-les dans un endroit calme, sans attente de résultat.

Exercice 1 : la main qui se rapproche. Tendez vos bras devant vous, paumes face à face, écartées de trente centimètres. Fermez les yeux et imaginez qu’un aimant attire vos mains l’une vers l’autre, sans forcer. Si elles se rapprochent d’elles-mêmes en une à deux minutes, votre suggestibilité motrice est bonne.

Exercice 2 : le pendule de Chevreul. Tenez un pendule (une bague au bout d’un fil suffit) entre le pouce et l’index, coude posé sur la table. Fixez-le et imaginez intensément qu’il oscille de gauche à droite, puis en cercle. Le pendule suit vos pensées, souvent de façon surprenante : un bel aperçu du lien entre imagerie mentale et micro-mouvements involontaires.

Exercice 3 : la vivacité de vos images mentales. Prenez un objet familier, une pomme par exemple. Fermez les yeux et visualisez-la : sa couleur, sa texture, son poids dans la main. Puis faites-la tourner mentalement. Ceux qui « voient » et manipulent leurs images mentales avec netteté, ce que mesure notamment le Vividness of Visual Imagery Questionnaire, répondent généralement mieux aux suggestions de visualisation.

Exercice 4 : le test oculaire de Spiegel. Sans bouger la tête, regardez vers le haut, puis laissez vos paupières se fermer lentement en gardant les yeux levés. Plus vos yeux roulent vers le haut et plus vos paupières retombent facilement, plus votre profil est réceptif selon l’Hypnotic Induction Profile d’Herbert Spiegel. Indicateur imparfait, mais amusant, et gratuit.

Ces exercices ne constituent pas un diagnostic : ils donnent une photographie de votre fonctionnement à un instant T. L’important n’est pas le score, mais la prise de conscience de vos canaux de réceptivité. Certains sont visuels, d’autres kinesthésiques, d’autres analytiques : en séance, je m’adapte à ce profil.

Peut-on améliorer sa réceptivité à l’hypnose ?

La question que tout le monde me pose : peut-on augmenter sa suggestibilité hypnotique ? Ma réponse de praticien est un oui franc, avec une nuance : on ne change pas son profil du jour au lendemain, mais on développe ses capacités d’absorption, d’imagerie mentale et de lâcher-prise. C’est exactement comme un muscle.

Le premier levier, c’est l’entraînement régulier à l’auto-hypnose : plus vous entrez en transe, plus votre cerveau apprend à reproduire cet état. Les chercheurs parlent d’un effet de pratique, comparable à la méditation, et dix minutes par jour suffisent à créer un conditionnement. Si vous débutez, je vous invite à suivre mon guide de l’auto-hypnose pour débutants, qui détaille les inductions les plus simples.

Le deuxième levier, c’est l’imagerie mentale. La visualisation s’améliore avec l’exercice : plus vous construisez de scènes mentales précises et multisensorielles, plus votre cerveau mobilise les mêmes réseaux que lors d’une perception réelle. Les athlètes de haut niveau l’utilisent depuis des décennies, et les neurosciences confirment que l’imagerie mentale active les mêmes aires que l’action réelle. C’est un des ponts les plus passionnants entre hypnose et apprentissage.

Le troisième levier, souvent sous-estimé, ce sont les attentes. Les études sur les expectancies montrent que la croyance dans l’efficacité de l’hypnose influence les résultats : plus vous arrivez en séance avec l’attente que cela va fonctionner, plus votre cerveau s’engage dans la suggestion. Ce n’est pas de la pensée magique, c’est de la neurobiologie : l’anticipation module les circuits de la récompense et de l’attention. Voici un petit protocole d’auto-hypnose pour travailler cette réceptivité :

  • Installez-vous confortablement, dos droit, pieds ancrés au sol.
  • Fermez les yeux et prenez trois respirations profondes, en expirant plus longuement que vous inspirez.
  • Laissez votre attention descendre dans votre corps, des épaules vers les pieds, en relâchant chaque zone.
  • Comptez lentement de 10 à 1, en vous disant qu’à chaque chiffre votre corps s’installe un peu plus profondément dans la détente.
  • À 1, formez une suggestion simple et positive, adaptée à votre objectif du moment.
  • Reprenez votre respiration normale, comptez de 1 à 5, et ouvrez les yeux en douceur.

Répétez ce protocole chaque jour : en quelques semaines, l’induction devient plus rapide et votre réceptivité en séance s’en trouve transformée.

Mythes et idées reçues sur la suggestibilité hypnotique

Mettons les choses au clair sur la suggestibilité hypnotique.

« Tout le monde est hypnotisable ? » Oui, dans une certaine mesure : les études de Hilgard situent entre 85 et 95 % la proportion de personnes capables de vivre au moins quelques phénomènes hypnotiques. En revanche, les transes profondes avec amnésie ou hallucinations restent l’apanage d’une minorité, autour de 10 à 15 %. Certaines situations, comme un trouble de l’attention sévère ou un stress aigu, peuvent freiner l’induction, sans que ce soit une fatalité : c’est une question de cadre et de pratique.

« L’hypnose, c’est réservé aux esprits faibles. » C’est l’inverse, littéralement. Les personnes très suggestibles ont souvent une attention focalisée remarquable, une imagination vive et une grande flexibilité cognitive. Entrer en transe demande confiance, concentration et un certain courage à lâcher prise. Dans mon expérience, les profils les plus analytiques font parfois les meilleurs sujets, une fois leur curiosité convertie en collaboration.

« Être suggestible, c’est être crédule ou manipulable. » Attention à ne pas confondre suggestibilité hypnotique et suggestibilité sociale. La première concerne la réponse aux suggestions dans un cadre thérapeutique, avec consentement explicite ; la seconde, la tendance à se laisser influencer au quotidien. Les deux ne sont pas corrélées : on peut être un excellent sujet hypnotique et savoir dire non. Et contrairement aux fantasmes de scène, l’hypnose ne permet pas de faire faire à quelqu’un ce qu’il ne veut pas : le cerveau conserve un filtre éthique.

« L’hypnose, c’est dormir. » Non plus. La transe est un état de conscience modifié, avec une vigilance paradoxale : le corps est profondément détendu, mais l’attention est hyperfocalisée. L’électroencéphalogramme le montre, l’activité cérébrale de la transe n’a rien à voir avec celle du sommeil. C’est ce qui rend l’hypnose si intéressante pour explorer la plasticité cérébrale, au même titre que les découvertes sur notre chimie interne comme la DMT.

Conclusion

La suggestibilité hypnotique n’est ni un mystère ni un privilège : c’est une faculté humaine mesurable, qui varie d’une personne à l’autre mais qui se travaille. Les échelles comme la Harvard Group Scale ou la Tellegen Absorption Scale nous aident à la comprendre, l’imagerie cérébrale nous montre ses mécanismes, de la connectivité fronto-pariétale au rôle du cortex préfrontal dorsolatéral, et la pratique nous permet de la développer.

Alors, si vous vous êtes déjà dit « moi, l’hypnose, ça ne marchera jamais », je vous invite à reconsidérer : la réceptivité à l’hypnose est une histoire d’entraînement, d’attentes et de confiance. Testez les exercices de cet article, pratiquez l’auto-hypnose quelques minutes par jour, et venez en séance l’esprit ouvert. Vous serez surpris de ce dont votre cerveau est capable.

Et si vous souhaitez aller plus loin, mon univers vous tend les bras, que ce soit par mes articles, mon podcast ou une séance en ligne. La transe n’attend que vous.